LE BRÉSIL QUE GILBERTO FREYRE A CRÉE: FORME ET FOND EN CASA GRANDE & SENZALA
Mary Del Priore
Le sujet sur lequel je me concentrerai aujourd'hui, est un de ceux dont les français se diraient: "vaste programme"! Fond et forme chez Gilberto Freyre. Comment le faire ? Pour ceux qui ne connaissent pas l'intellectuel et l'homme, je me permettrai d'abord de leur offrir quelques informations biographiques. Ensuite, je voudrais definir quelques aspects theoriques de son ouvrage majeur, Casa Grande & Senzala. Enfim, j'essayerais de de vous résumer quelques aspects fondamentaux des idées de l'auteur dans la comprehension de ce Brésil qu'il nous a apprît à aimer et à connaître.
Gilberto Freyre, fait parti d'un groupe d'intellectuels brésiliens qui aimaient Clio, - l'histoire - mais qui n'était pas historien de formation. Né à Recife, nord-est du Brésil, il appartient à une famille aisée et ses études primaires ont été faites en anglais et français avec des professeurs privés. À dix-sept ans il finit le baccalauréat en Sciences et Lettres à l'école américaine et part, immédiatement aux États Unis où il fera des études à Baylor et Columbia University1, soutenant la maitrise et le doctorat en Sciences Politiques. Aprés un long séjour durant le quel il frequenta la "intelligentzia" new-yorkaise (John Dewey, William Butler Yeats, Harold Mencken) il part à Oxford et Paris où il passe son temps entre multiples conférences dans le domaine de l'anthropologie et de l'histoire culturelle partageant ses idées avec Malraux, Bastide, Duvignaud. Dans un colloque organisé à Cerisy en 1949 en son hommage, il a été salué par Georges Gurvitch comme "un des plus importants, sinon, le plus important des sociologues modernes". Freyre, portrait exemplaire de la cordialité bresiliénne, a toujours eu un énorme succés comme intellectuel. Il a recu tous les hommages possibles, entre autres, le tître de "doctor honoris causa" dans les plus importantes universités européennes et américaines (Columbia, Oxford, Cambridge, Edimburg, Glasgow, Londres, Madrid, Salamanca, Escorial, Sorbonne, Heidelberg, Munster, Berlin, Utrecht). Un vrai monstre des belles lettres,i l a dedié toute sa vie à l'activité d'écrivain, sa vocation la plus forte, refusant ce qu'il appelait de la "routine pedagogique".
Largement influencé par l'école nord-américaine d'antropologie culturelle, notammente par Victor Thurner et Franz Boas, G. Freyre developpe dans son ouvrage des analyses sociologiques, intégrant des éléments de psychologie raciale, les relations sexuelles, l'alimentation où le climat, sous une approche qui prend en compte la description anthropologique issue de la recherche sur le champ. Cette anthropologie, faite surtout d'observation sur place, va lui permettre la reconstruction de plusieurs niveaux sociaux, en substituant l'étude des syncronismes par celui des diachronismes et en investissant dans l'observation des permanences. Les permanences,dites aussi " le temp long de l"histoire ", constituent la masse dense et épaisse du fleuve où glissent, lentemente, les constantes de la vie humaine: naissances, marriages et morts. Son originalité : analiser la société brésilienne, non a partir du domaine publique (les instituitions de pouvoir, les hommes politiques, les appareils de pouvoir) mas à partir du domaine privée. Cela dans les années 30 (son livre parait en 1932), bien avant que Georges Duby et autres intellectuels n'en parlent (ils le feront seulement dans les années70). Voilá sa trouvaille ! Il avait ving ans quand, grâce au contact avec les ouvrages de Thurner, et ses études sur la vie quotidienne aux frontiéres américaines, il exprime son envie de faire une " histoire sociale de la vie brésilienne ". Cette envie signifie une rupture vis à vis de la tradition de l'histoire des grands hommes ou des batailles le poussant dans l'analyse de la culture, de l'economie et des mentalités. Freyre insére ses réflexions dans le temps long de l'histoire, temps non formalisé par le processus dialectique, temps où les structures mentales s'intégrent calmement aux structures culturelles et économiques.
Du point de vue de l'históire des idées, il faut, toutefois, souligner que, le Brésil, dans les annés 20, se trouvait soumis a ce qu'on faisait sur la " Rive Gauche ". Le choix de Freyre est d'autant plus osé face à la France que face au Brésil. Il suffit de vous rappeller que les travaux plus importants de Lucien Fébvre n'auront de la reconnaissance que dans les années 60. Nouvelle-rescapée de la I Guerre, la France ne pense qu'a reconstruire son identité face à l'Alemagne, tandis que Lucien Fébvre et Marc Bloch ont du mal a imposer leur histoire sociale et economique, ou leur " Annalles " a une recalcitrante et endormie Sorbonne .
Dans ce cadre, les études de Freyre sont assez revolutionnaires par ses preocupations avec ce qu'il definira como "le moi à l´aise chez moi ". Le privé ira l'interesser en tant que rapport, que lien, que maillon avec la maison, la rue, la place de l'église, la terre, la fôret et même la mer. Le privé est, pour lui, connexion entre le dedans et le dehors. En 32, il réalisait des études sur la " vie intime ", le " temps perdu ", " la routine " ces lieux de silence où se répetent des gestes qui sont toujours les mêmes et qu'un historien a definit comme " la lente respiration historique ". Dans le sein de cette respiration, il apperçoit, non les grandes batailles, mais les petites aspérites de la vie quotidienne de " nos aieux ", asperités qui déclanchent tensions entre maîtres et esclaves, entre hommes et femmes, entre péres et fils. Cinquante ans avant la reussite de l'histoire de la vie privée ", Freyre inaugure quelques objets qui feront fureur plus tard : l' étude des ustensils et de la culture matérielle (du hamac aux vases en ceramique), du corps et par conséquent l'histoire des maladies et de la mort, histoire de la fête et des croyances religieuses, histoire de la sorcellerie, des animaux, de l'alimentation etc.
Son autre traït de génie: transformer un sujet tabu, - le métissage - sur laquelle pesait une malediction lancée depuis le temp de l'Empire, en capital non monetizable. La miscigenation, sous sa plume passe d'hiphoteque à profit. L'accent mis sur l'influence des esclaves noirs de la "senzala" sur l'ensemble de la sociétè brésilienne reste un des acquis essentiels de ce livre, comme je le demontrerai plus bas. Il faut également noter l'impressionante masse de documents que brasse Gilberto Freyre dans son essai. Il a eté le premier à travailler sur des sources de l'Inquisition, des annonces de journaux, de épitaphes de tombeaux (bien avant que Philippe Ariés ne le fasse), des recettes de cuisine, des archives policiéres, des photographies, etc. Ces sources ont étè abondamment pillées par les genérations qui l'ont suivi.
Son texte révele le grand écrivain qu'il était: il manipule avec plaisir des mots vivants, des mots chantant, des mots régionaux, des vieillots, des jeunots, des mots tordus. Bref, des mots qui font rêver et qui transforment le sociologue en un conteur de fables d'histoire. L'approche antropologique que Freyre employe, lui permet de transformer les petites données de la vie matérielle et quotidienne, dans de grandes informations mitonnées au gré des ingredients ( pensons, par exemple, à l'influence des dialectes africains sur la langue portugaise), et au gré des circonstances (par exemple, la constituition de la famille patriarchale).
Voyons ce qu'il aborde dans son classique Maîtres et Esclaves déjà paru en France depuis 1952, avec une traduction de Roger Bastide et préface de Lucien Fébvre. La grande collaboration donnée par Freyre c'est sa conception d'un Brésil né (j'emprunte l'expression à l'historien Serge Grudzinski ) des "passages culturels" des portugais en outre-mer. J'explique: la predisposition portugaise à la colonisation hybride et esclavagiste au Brésil est due, selon lui, au passé indefini du Portugal, terre perdue entre l'Europe et l'Afrique. C'est à cheval entre deux cultures qu' est née la culture portugaise. C'est l'influence africaine, cachée, sous l'européenne, qui donne des habitudes sexuelles, alimentaires et religieuses si singuliéres au peuple portugais; c'est le sang mauresque et noir qui hydrate la population, c'est l'air d'Afrique, cet air chaud et moelleux qui predomine partout, affaiblissant les instituitions occidentales et corrompant la rigidité moral de l' Église. "L' Europe regne mais ne gouverne pas; c'est l' Afrique qui commande" dit-il. Une fantastique propension à la mobilité, et, surtout, au métissage va permettre aux portugais l' adaptation au Brésil. Ils etaient déjà habitués à l'intime convivialité avec des gens de couleur, habitants du nord d'Afrique.L' immense attrait pour la femme " morena ", la mulâtre, a des racines mythiques dans les fables autour de la "moura encantada", où la mauresque enchantée, aux yeux et cheveux noirs, toujours en train de se peigner au bord d'une fontaine; c'est cette "moura" qu'ils iront reconaîttre en chaque femme indigéne, aussi nue, aussi brune, aussi passionée des bains de riviéres.
Selon Freyre, en plus de la propéntion au métissage biologique et culturel il y avait aussi, entre les portugais, une grande familiarité avec le climat tropical: le climat du Portugal était consideré par les geographes, plus proche de celui d'Afrique que de celui d'Europe. Ce sont des avantages importantes quand il s'agît de coloniser les tropiques! Freyre nous apprend que les portugais ont utilisé deux techcniques innovatrices au Brésil: la premiére, le developement et l'utilisation de la richesse vegétale (la cane à sucre, le cacao), la déuxième, le profít des indigénes, surtout des femmes, comme main-d'oeuvre mais aussi comme élement de formation de la famille. Toutefois, il faut le souligner, cette entreprise colonisatrice fût realisée car les portugais avait déjà leur propre culture imbibée ou assaissonée par la culture africaine.
La thése aparement vulgaire que developpe Freyre - celle des portugais comme des médiateurs entre l' Europe et l' Afrique et le rôle des indiens et noirs africains dans la fondation de la culture brésilienne - est, toutefois, révolutionnaire. Il l'écrit en 1933, contre la plus grande partie des historiens brésiliens qui voyaient dans l'influence africaine, les raisons du retard du pays. En plus, Freyre osait valoriser l'ascendance africaine et indigéne dans une sociétè, dont l 'élite se considerait blanche et ne se reconnaisait "que blanche". En plus, il écrit dans un moment où l'arianisme est trés en vogue et il va se battre, à chaque page de son livre ouvrant les voies d'une pensée toute neuve sur la question des rapports entre le Brésil et l'Afrique.
Freyre rame courageusement contre ce courant. D'abord il explique le peuplement par "une ambiance d'intoxication sexuelle". Habitués aux africaines et mauresques les colons ne faisaient aucune attention aux plaintes jesuites et vivaient "amancebados", en concubinage, avec les natives de ces "tropique des péchés". Mais la femme indigéne - developpe l' auteur - a été beaucoup plus qu'un morceau de chaire. Elle a été l'intermédiaire, donc le "passeur culturel", entre cultures differentes. Elle a appris aux blancs l'utilisation de plusieurs aliments (maïs, caju, manioc, miel), de médicaments naturels et phytoterapeutiques, elle leurs a transmis plusieurs traditions lieés au developpement physique des enfants (jeux et danses) un emsemble d'ustensils de cuisines faits à base de fibres textiles et, aussi, les procédures d'higiéne tropicale, surtout le bain quotidien, les bains de bouche et l'utilisation de la feuille de bananier. Elle leur a appris a tisser les hamacs pour emballer leur rêves ou leur volupté, elle a appris aux femmes blanches l'utilisation de la noix de coco pour masser leurs corps et leurs cheveux, elle leurs a transmis la maîtrise des animaux domestiques (toucans, singes, cerfs).
Toute une typologie d'activités entreprises par les indiens et les "mamelucos", les métis, se dégagent du premier chapitre du livre entrainant le lecteur dans un voyage sans bornes: on y visite les légendes, les activités autour de la chasse et des croyances religieuses, les habitudes sexuelles et familiales, la vie matérielle, enfin, tout qui est héritage indigéne, jusqu'à nos jours.
Ensuite Freyre s'applique à démontrer que la prédisposition au métissage vécu dans les premiers temps, au Brésil, avait des racines profondes dans la culture portugaise. Le Droit, par exemple, permettait, depuis le XIIéme siécle la distribution de priviléges aux mauresques et aux juifs; c'est un Droit qui na jamais servit à étouffer les minorités à l' intérieur du pays. Le manque de frontiéres naturels et physiques (il n'y a ni fleuve, ni montagne qui les sépare de Castille) les a obligé à un cosmopolitisme obligatoire. Cosmopolitisme qui s'accroissait grâce, aussi, au fait que le pays était peuplé - et il vivait d'ailleurs du commerce exercé - par les marins, les navigateurs et les commercants qui annimait les côtes. Le Portugal était le lieu de rencontre entre le commerce des ports de L'Europe et celui de la Méditerranée levantine. La précoce position des classes maritimes et comerciales dans la politique portugaise était le résultat de l'extraordinaire variéte des contacts maritimes mais elle dénoncait, aussi, les accords népotiques faits par la bourgeoisie commerciale avec l'État qui la protegeait ( pendant le XIVéme siécle, plusieurs lois, imposées par D. Fernando, servent à proteger les classes de commercants) et qui ira, dans le futur, la controler. Freyre insiste sur ce caractére de liberalité qu'identifirait les portugais, soucieux, uniquement, de la contamination herétique. Un exemple ? François Coreal, voyageur francais de passage au Brésil en 1666 raconte qu'un jour il expliquait à un "brasileiro" qu'il avait servi dans les armées anglaises et le monsieur était si horrifié du fait que lui, Coreal, pouvait avoir eu contact avec les protestants, qu'il fît asperger la piéce où ils se rencontraient avec de l'eau benîte.
Pendant la premiére moitié du XVIéme siécle, le Brésil recoit ennormement d'anglais et de flamands. Ils étaient reçus avec beaucoup de cordialité s'ils passaient se désinfecter à l'Église. Vers 1520, John Withall se trouvait parfaitment integré entre les premiers habitans de Sao Vicente et il écrivait à son camarade, Richard Stapes, à Londres lui disant qu'il rendait grâce à Dieu de l'avoir comblé de tant de fortunes et apparemment content de se retrouver parmi des concitoyens portugais il disait: "now I am a free citizen of this country". Ce cosmopolitisme - explique Freyre - aurait des racines dans un autre fait historique important: les invasions maometanes et le métissage avec les infidéles. Il ne faut pas oublier que les mauresques ont passé huit siécles au Portugal. Ils ont promu une penétration par la violence excercé par l' envahisseur poligame contre les femmes du peuple soumit et aussi par l'attraction qu' excersait, à son tour, la femme mauresque, "la sarracena", sur les hommes de la population envahie. Noms de famille mélangés, comme Pelage Alafe ou Egas Abdallah commencérent à proliferer. Ils ont aussi apportés les petits métiers (ferronnerie, bijouterie, cordonnerie) et quelques habitudes que le voyageur anglais, Sir Richard Burton, retrouvera 300 ans plus tard au Brésil quand il y est passé: l' idéal de la femme grosse aux chairs plantureuses, les femmes habillées en vestes et mantilles noirs pour circuler dans les rues, le gôut des bassins murmurant dans les "patios" internes, le systéme d'apprendre les premiers chiffres et lettres aux enfants en chantant, comme dans l'écoles maomethanes, l'habitude de s'asseoir toujours au sol, sur des nattes où sur des tapis, l' "azulejo", la fênetre dite en "moucharabie", le balcon, le plaisir des mets gras et du sucre, et pour quoi, pas, le couscous? ( Un des premiers livres de cuisine, edités en 1692 à Lisbone, A Arte da Cozinha, est plein de "poulets à la mauresque", " agneau à la mauresque", "poisson à la mauresque" et ainsi de suite); Les maisons peintes en blanc, surtout au sud du Portugal, les lavages frequents du sol où du parquet, l' utilisation exuberante des bijoux avec lequelles sont parées mêmes les Notre-Dames et Vierges de toutes sortes. D'un autre cotê, l' influence juive au Portugal fera accentuer le caractére mercantiliste du peuple portugais et de ses dirigéants. Elle servira largement à l'État precocement centralisé qui transformera la culture scientifique et intellectuel des juifs dans un instrument pour l'effacement des couches agraires et ecclésiastiques. J'explique: constituant une classe de burocrates à service de l'État, les juifs payaient des impôts colossaux qui ont servit à armer la flotte portugaise et travaillérent aussi à l'intérieur de l'appareil d' État, contrôlant quelques monopoles et le crédit financier et mettant de côté l'influence que pourraient avoir le haut-clergé ou l'aristocracie térrienne.
Freyre décrit avec finesse mais aussi d'une veine satyrique, l' emergence d'un État parasitaire, d'un peuple dont les experiences outre-mer et le métissage ont servit à le rendre trop "moelleux"; d'une plasticité idéal pour les échanges culturels, mais aussi d'un manque d'activité qui réposait sur la maitrîse de l'esclavage. Esclavage de mauresque et d'africains qui a transformé le portugais dans un type qui "passait-partout" mais qui vivant à l'abrit d'un État patrimonialiste, n'était pas un constructeur. Il lui suffit de vivre dans un monde d'apparences. Apparances de richesses qu'il ne posséde pas, apparences de savoirs scientifiques qui ne sont pas les siens, apparances de controle du commerce international qu'il va perdre en 80 ans. Le voyageur Clenardo qui a passé au Portugal pendant le XVéme siécle ecrit: "Ce ne sont que des mangeurs de navets qui se promenent dans les rues entourés d'esclaves...esclaves pour leur porter le chapeau, pour les tenir par la main, pour un n'importe quoi". Chez eux, rien de quoi manger et ni un seul tableau sur le mur. C'était les maison les plus démunis que Clenardo aurait jamais vues. Habitués au métissage et à l'esclavage, les portugais se transféreront au Brésil menant avec eux une culture déjà métissée. Cette culture qui arrive au Brésil en apportant des donnés mediterraneénnes (mauresques et juives) et qui s'y s'installe se mélangeant aux indiens, mais aussi aux anglais, francais, flamands et espagnols, recevra, aussi, ses caracteristiques fondamentales des populations africaines qu' au long de 300 ans la nourirront.
Mais, attention: il ne faut pas prendre l'africain comme plusieurs historiens l'ont fait: indistinctement, reductivement. L'africain n'est pas la "piéce de Guinée" ou le "noir de la côte" comme il était nommé dans la plus grande partie des documents. Il y avait, par exemple, de nombreux musulmans dont la culture était bien supérieure à celle des blancs.
Sur la rebélion des "malês" à Bahia, au début du XIXéme siécle, l'abbé Ignace Ettienne identifie ce mouvement à la revolte d'un peuple de culture elevée contre l'oppression d'un peuple arriérè. Les stocks d'esclaves venaient de toutes les parties de l'Afrique: Dahomey (les ardas), Guiné, (les cabindas) Angola, (les bantus) Soudan (les soudanais), de Sierra Leone (les calabrenses) venaient les plus belles femmes, les preferées pour les services domestiques etc. Innombrables dialectes se mélangeaient dans la vie quotidienne: quibundo, gege, haussa, nagô, ioruba. Les esclaves qui venaient des aires ouest-africaines ont été un élement trés actif, créatif et - dit même Freyre -, "noble" dans le processus de la colonisation. Il connaissaient des techniques agricoles et d'élevage plus develloppées que les portugais. Ils dominaient les savoirs pour l'extraction miniére et produisaient les intruments de travail qu'ils employaient. Ils ont apporté une contribuition alimentaire inequivoque en plus d'une enorme influence dans le métissage religieux et spirituel.Le catholicisme au Brésil s'est profondement impregné de l'influence islamique (il faut signaler qu'à l'ombre des églises et des niches de saints catholiques, esclaves initiés au Coran, prechait la réligion du Proféte, l'opposant à celle du Crist), et aussi du fetichisme animiste provenants des religions africaines et indigénes. On retrouve le trace de l'islamisme dans les petits papiers en forme d'amulets pour sauvegarder la maison des cambrioleurs ou pour livrer le corps de la mort; il s'agit des petits papiers qu'on met autour du cou ou qu'on colle aux portes et fenêtres. L'habitude d'enlever les chaussures avant d'entrer dans certains "terreiros" (lieu sacrés), l'habitude de porter au cou des rubans jaunes ou rouges dont la fonction est mystique, l'importation d'Afrique de "tecebas" (rosaires) et de "héré" où "chéréré", sonnettes en cuivre pour reveiller les saints et aussi d'épices sacrés avec finalité afrodisiaque. Quelques fêtes des morts en certaines régions du pays (voir Penedo à l'Alagoas) ressemblent à des fêtes musulmanes: jêunes et priéres, abstinance d'alcool, rapports entre la fête et les phases de la lune, sacrifice de moutons, l'utilisation de longues robes blanches comme des tuniques. Même dans les "senzalas", les négres fetichistes comme les nagôs et yorubas, importaient aussi les objets de culte rituels et d'utilisation personnelle: la noix de cola, les "cauris", les tissus en couleur, l'huile de palme, un genre special de savon - le '"sabão da costa".
Visitant le futile où l'universel, Freyre "picore" des informations dans les documents nous rendant des tranches de vie dont les cultures se sont superposés. La frequence de la sorcellerie et de la magie sexuel au Brésil est, selon Freyre, un autre élément qui est d'origine africaine, élément qui va impregner profondement notre culture religieuse. Depuis longtemps, au Portugal, les cibles de la magie seront toujours les problèmes de coeur. Grâce aux influences venues d'Afrique plusieurs croyances s'installeront et s'appuyeront sur les connaissances phitoterapeutiques appropriés aux indigénes. Aucune est si impressionante que celle de la grenouille pour protéger les femmes infidéles de leur mari. Il fallait prendre une aiguille enfilé de fil vert, faire avec cette aiguille une croix devant le visage du mari endormi et ensuite coudre la bouche de la grenouille. Pour conserver l'amant toujours passioné, il ne fallait que dormir avec la grenouille dans une casserole au dessus du lit. Dans ce cas, elle devrait être nourrie avec du lait.
Freyre est absolument infatigable dans ses exemples cueillie dans les procés de l'Inquisition et il passe, encore, à d'autres sujets dans lequels il est capable de discerner, de façon claire et nette, l'influence africaine: les magies pour proteger les corps des femmes enceintes et les rituels de fécondité, (des herbes fumées avec les dents des défunts) les soins profilactiques vis-à-vis des petits enfants (autour de leurs nombrils, de leurs ongles, de leurs noms), les chansons pour les faire dormir où les personnages portugais sont substitués par les mythes africains, les nouvelles fables parsemées de nouveaux monstres et de nouvelles peurs (le "Quibungo, par exemple, sorte de revenant qui engloutissait les gens par un trou au dos), la presence des "akpalô", le vieux négre ou la vieille négresse qui racontait les histoires (les "alô") sur les animaux capables de parler et agir comme les humains, le language enfantin constitué par un ramollissement des mots ("dodoi, neném, bambanho, dindinho, bimbinha") qui se dissolvaient dans la bouche des esclaves, l'accroisement du vocabulaire linguistique par l'inclusion de nouveaux mots venus des dialectes africains ("catinga, cafuné, mandinga, muleque, bunda, mocoto, zumbi"). Enfin, c'est impossible de résumer la richesse, la polychromie du travail de Freyre! Ce qu'il faut absolument souligner c' est qu'il s'agit de l'antropologie historique "avant la lettre" grâce à laquelle Freyre nous apprend a reconnaître une sociéte étudiant ses croyances, ses habitudes, ses gestes, saissisant le social dans les formes moins reflechies, moins explicitées de l'activité mentale. De plus, Freyre nous propose une comprehénsion totale de la sociétè brésilienne (incluant dans cette totalité d'autres cultures qui jusqu'a présent on n'étudiait pas) étant, en même temps, trés attentif aux variations et aux constantes dans l'agencement des faits de société, mais aussi des faits mentaux. Il s'installe au carrefour du métissage où toutes les influences se recoupent et s'intallent.
Gilberto Freyre a le don de transformer corps et âmes en object historique, dénuant l'ordre infini des créations entre l'individu et l'espace qui l'encercle. Mieux encore. De façon novatrice, recherchant les échanges entre la maison et la rue, entre le Brésil et l' autre côté de l'Atlantique, l' Áfrique ou l' Europe, il classe les mecanismes utilisés par les diferents groupes de la sociétè dans leur appropriation d'un monde nouveau et méconnu. qui étai celui du Brésil colonial, éclairant les liens entre differentes cultures dans leur façon de communiquer. Au moment où il transforme ces questions en objets historiques il ne prétend les fixer ou à les réduire à une image unique et définitive. Il ne s' agît pas d' imposer un discours fermé et conclusif sur la société brésilienne dans le temps. Au contraire, Freyre nous aide, grâce à des documents divers, à glisser dans les brèches de l´histoire. Ce sont justemente ces brèches qui nous permettent d' observer les spasmes et paradoxes des acteurs historiques, en entendant ses plaintes silencieuses ou ses bruyants discours. Dans Casa Grande & Senzala, Freyre nous fait visiter une entité vivante : la sociétè patriarchale, sociétè dans laquelle se pratiquent des activités plurielles qui sont aussi des systémes d'invention que des systémes de défense. De telles activités engendrent, à son tour, des usages esthétiques, devotionels, emotionels repondant aux fragilités ou au pouvoir des groupes noires, blancs et mulâtres, sans éffacer leur differences et tensions. On le sait qu'un bon historien est celui que expose les formes et structures des situations sociales, en etudiant son évolution dans le temp et en soulignant ses continuités et ruptures. Gilberto Freyre a fait beacoup plus que cela. Il a ressucité le rithme des vies mortes et l´histoire de leurs destins, de leurs gestes, de leurs incertitudes et espoir. Il devance, de plusieurs années, ses épigones. En tant que brésilienne et ayant eu plusieurs fois la chance de discuter avec mes collegues français, sur des auteurs français, je suis trés honnorée de faire partie de ceux qui sont ici reunis pour rendre, a cet imense intellectuel brésilien, ma trés profonde admiration.
Fonte: DEL PRIORE, Mary. Le Brésil que Gilberto Freyre a crée: forme et fond en Casa Grande & Senzala. In: Gilberto Freyre et les sciences sociales au Brésil - dans le cadre de la Semaine Brésil, Paris, 2000.
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